CREONS - Vers une communauté de recherche équitable et ouverte Nords-Suds
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📰 Actualités
📊 Nouveau jeu de données
Faye, D. B., Madioune, E. M., Nguirane, M. M., Randrianandrasana, R. A., Mathieu, A., Pian, L., Rihi, Y., & Santini, S. (2026). DWISE - Doctoral Work and Inequalities in Scientific Ecosystems. DataSuds, V1. https://doi.org/10.23708/ZRDYJU
📘 Nouvelle publication
Mathieu, A., Rihi, Y., Massera, M., Moign, L., Nguirane, M., Madioune, E., Randriantseheno, M., Pian, L. (décembre 2025). “Inégalités doctorales entre les Nords et les Suds : Revue de littérature” in Études doctorales africaines. Diversité de situations et enjeux communs. Éditions IRD & African Minds.
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Repenser les inégalités scientifiques
Les inégalités scientifiques sont souvent étudiées à partir de leurs manifestations les plus visibles : publications, citations, signatures, financements, ou présence dans les revues internationales. Ces indicateurs permettent de documenter la distribution inégale de la production scientifique mondiale, mais ils ne suffisent pas à rendre compte des conditions concrètes dans lesquelles les connaissances sont produites et reconnue (Xie 2014).
Les travaux sur les systèmes scientifiques internationaux montrent que certaines institutions et certains pays occupent des positions centrales dans la définition des agendas de recherche, la circulation des résultats et l’accumulation de visibilité académique (Wagner 2008; Losego and Arvanitis 2008). D’autres recherches ont montré que ces asymétries sont aussi structurées par des hiérarchies disciplinaires, linguistiques et institutionnelles, particulièrement visibles dans les rapports entre Nords et Suds (Keim 2010; Waast and Gaillard 2018).
CREONS part de cette littérature, mais propose de déplacer le regard : au lieu d’analyser uniquement les résultats visibles de la science, le projet s’intéresse aux conditions de possibilité du travail scientifique.
Le travail scientifique : un travail comme un autre
Dans les collaborations scientifiques internationales, plusieurs travaux suggèrent que les tâches de recherche ne sont pas distribuées de manière neutre. Les chercheur.euse.s situé.e.s dans les institutions les plus dotées occupent plus fréquemment les rôles associés à la conceptualisation, à l’analyse, à la rédaction ou à la publication, tandis que les chercheur.euse.s des espaces moins dotés sont davantage associé.e.s à la collecte des données, à l’accès au terrain ou à la médiation locale (Miao et al. 2024; Ralfs et al. 2026).
Cette organisation renvoie à une division internationale du travail scientifique, déjà identifiée dans les travaux sur la structuration centre-périphérie de la production des savoirs (Shinn, Vellard, and Waast 2010). Dans les sciences sociales, cette division peut prendre la forme d’une séparation entre production empirique localisée et production théorique plus fortement reconnue dans les centres académiques dominants (Keim 2010).
CREONS formule donc une hypothèse : les inégalités scientifiques ne tiennent pas seulement aux ressources disponibles ou aux performances mesurables, mais aussi à la manière dont les tâches scientifiques sont réparties, hiérarchisées et converties en reconnaissance académique. Le concept de dirty work permet ici d’interroger les tâches indispensables mais faiblement valorisées dans les organisations de travail (Hughes 1962).
Une problématique centrale
CREONS pose la question suivante : Comment la production des connaissances en sciences sociales et environnementales est-elle organisée à l’échelle internationale, et comment cette organisation contribue-t-elle à produire, transformer ou réduire les inégalités entre chercheur.euse.s, institutions et économies ?
Cette question s’inscrit dans les débats sur les injustices épistémiques, qui interrogent les conditions dans lesquelles certaines voix, expériences ou formes de savoir sont moins reconnues comme légitimes (Fricker 2007). Elle dialogue également avec les travaux sur la colonialité des savoirs, qui analysent la persistance de hiérarchies historiques dans la production et la circulation des connaissances (Mignolo 2009). Elle invite toutefois à ne pas réduire ces asymétries à une opposition épistémologique générale entre Nords et Suds, mais à les analyser à partir des conditions empiriques de production de la recherche : biais conceptuels, critères bibliométriques, normes éditoriales, hégémonie linguistique, ressources institutionnelles et capacité des unités de recherche des Suds à construire leur autonomie conceptuelle, programmatique et financière (Olivier de Sardan 2025). Elle rejoint enfin les recherches sur les rapports de pouvoir dans les systèmes mondiaux de connaissance, où la reconnaissance scientifique dépend aussi des infrastructures, des langues, des normes éditoriales et des positions institutionnelles (Natarajan et al. 2022; Godrie 2017).
Trois transformations au coeur du projet
Axe 1. Comment se construisent les capacités scientifiques ? CREONS place la construction des capacités scientifiques au cœur de son premier axe (Sen 2001). Dans une perspective d’économie politique du développement, le projet analyse le travail scientifique comme un processus d’accumulation de capacités : il ne s’agit pas seulement d’identifier les ressources formelles dont disposent les chercheur.euse.s, mais d’étudier ce qu’ils et elles sont effectivement en mesure de produire dans des environnements scientifiques différenciés. CREONS interroge ainsi l’hypothèse selon laquelle l’accès inégal aux financements, à l’encadrement, aux infrastructures, aux ressources documentaires, aux réseaux, aux langues académiques et aux espaces de publication peut générer des contraintes cumulatives, des effets de seuil ou des trappes de faible capacité scientifique (Azariadis and Stachurski 2005; Bowles, Durlauf, and Hoff 2011). À partir des trajectoires doctorales, des expériences de terrain et des conditions concrètes du travail de recherche, le projet étudie comment ces capacités se forment, se transforment ou se bloquent aux niveaux des chercheur.euse.s, des institutions et des systèmes scientifiques (Mathieu et al. 2025).
Axe 2. La science ouverte peut-elle réduire les asymétries scientifiques ? La science ouverte occupe une place centrale dans CREONS, car elle touche directement aux conditions de production, de vérification, de circulation et de réutilisation des connaissances. En élargissant l’accès aux publications, aux données, aux codes, aux méthodes et aux infrastructures de recherche, elle peut constituer un levier majeur de renforcement des capacités scientifiques, en particulier dans les contextes où l’accès aux ressources scientifiques demeure contraint (UNESCO 2021). Mais cette promesse doit être étudiée empiriquement : produire des données ouvertes, documenter un code, déposer des matériaux, rendre une recherche reproductible ou s’approprier des infrastructures ouvertes suppose du temps, des compétences, des équipements et des appuis institutionnels qui restent inégalement distribués, notamment dans les Suds (Mwelwa et al. 2020). CREONS interroge ainsi la science ouverte non comme un simple principe de diffusion, mais comme une transformation possible des capacités scientifiques : dans quelles conditions permet-elle d’accroître l’autonomie, la reconnaissance et la participation des chercheur.euse.s à la production internationale des savoirs, et dans quelles situations risque-t-elle au contraire de déplacer ou de renforcer certaines asymétries de dépendance, de visibilité et de reconnaissance scientifique ?
Axe 3. L’intelligence artificielle transforme-t-elle les rapports de production scientifique ? Les travaux sur le changement technologique montrent que l’automatisation transforme moins les emplois que les tâches qui les composent, à travers des effets de déplacement, de complémentarité et de création de nouvelles activités (Autor, Levy, and Murnane 2003; Acemoglu and Restrepo 2019). CREONS applique cette approche au travail scientifique, en étudiant comment l’intelligence artificielle générative intervient déjà dans la recherche bibliographique, la traduction, la rédaction, la programmation, l’analyse, la synthèse ou la visualisation (Eloundou et al. 2024; Gao and Wang 2024). Le projet interroge ainsi le degré auquel l’IA renforce ou fragilise les capacités scientifiques des chercheur.euse.s : produit-elle principalement des gains d’accès, de productivité et d’autonomie, ou contribue-t-elle aussi à redistribuer les tâches, transformer les compétences valorisées, affecter les pratiques de validation et reconfigurer les dépendances technologiques, cognitives et épistémiques ? Cette question est d’autant plus importante que l’accès aux infrastructures numériques, aux plateformes, aux compétences et aux corpus d’entraînement demeure inégalement réparti (Bianchini, Müller, and Pelletier 2022; Schlagwein and Willcocks 2023; Renkema and Tursunbayeva 2024; Liu and Wang 2026).
Entre économie politique du chiffre et économie politique des sciences
CREONS vise à développer une approche originale d’économie politique des sciences, en analysant la production des connaissances comme un processus de travail organisé. Cette perspective articule l’étude des conditions concrètes de production des données (terrain, collecte, nettoyage, etc.) et celle des mécanismes par lesquels ces tâches sont transformées, ou non, en publications, visibilité et reconnaissance académique.
Dans chacun de ses axes, CREONS mobilise systématiquement une analyse à trois échelles : micro, pour étudier les pratiques, les compétences et les trajectoires individuelles ; méso, pour examiner le rôle des collectifs, des laboratoires et des institutions ; et macro, pour analyser les systèmes scientifiques, leurs infrastructures et les rapports entre les Nords et les Suds.
L’hypothèse étant que les inégalités scientifiques ne se jouent pas seulement dans les ressources disponibles ou les résultats mesurables, mais aussi dans la chaîne de production des savoirs : dans la répartition des tâches, le contrôle des données, les infrastructures de publication et la conversion différenciée du travail scientifique en capital académique.
Pour une diplomatie scientifique fondée sur l’analyse des asymétries
CREONS se situe à l’articulation entre recherche empirique, économie politique des sciences et diplomatie scientifique (AAAS 2009). En Afrique et en Europe, il s’inscrit dans un contexte où la diplomatie scientifique est mobilisée pour répondre aux asymétries de recherche, construire des partenariats équitables avec les Suds et mieux intégrer l’expertise locale aux défis globaux (European Commission. Directorate General for Research and Innovation. 2025), en écho aux principes de la Charte africaine pour des collaborations de recherche transformatrices sur le rééquilibrage des partenariats Nords-Suds (Perivoli - Africa Research Center 2025).
À partir d’enquêtes, de comparaisons internationales et d’analyses institutionnelles, CREONS vise à produire des outils concrets pour analyser, concevoir et évaluer des partenariats scientifiques, notamment entre l’Europe et l’Afrique. Il s’agit de documenter les asymétries de ressources, d’infrastructures, de mobilité, de reconnaissance et de capacités institutionnelles afin d’appuyer des coopérations plus équilibrées, efficaces et durables.
Une articulation forte avec les projets structurants de l’UMI SOURCE
CREONS s’inscrit en coordination étroite avec deux dispositifs structurants de l’UMI SOURCE :