Axe 1. Comment se construisent les capacités scientifiques ?

Cet axe étudie la manière dont se construisent, se transmettent et s’accumulent les capacités scientifiques dans des environnements académiques inégalement dotés.

Il articule plusieurs niveaux d’analyse complémentaires :

Approche micro : parcours, conditions de travail et division du travail scientifique

L’approche micro analyse la construction des capacités scientifiques à partir des expériences individuelles, des trajectoires de formation et des activités concrètes qui rendent possible la production des connaissances.

Elle rassemble trois études complémentaires : l’enquête DWISE sur les conditions de réalisation du doctorat, l’analyse des trajectoires académiques de docteur.es en économie et l’enquête sur la production des données scientifiques à Madagascar.

Plusieurs de ces recherches sont développées dans le cadre du Groupe de travail sur les disparités et inégalités doctorales (GTDID). Présenté sur la page d’accueil de CREONS, ce collectif constitue un espace de travail transversal à plusieurs axes du programme. Il contribue à articuler l’étude des parcours doctoraux individuels, des environnements institutionnels et des inégalités qui structurent leur production scientifique.

Objectif

Afin de documenter empiriquement les inégalités scientifiques, le GTDID conduit une enquête comparative sur les conditions de réalisation du doctorat dans différents environnements universitaires.

Cette recherche vise à identifier les ressources dont disposent les doctorant.es et à analyser dans quelle mesure les pratiques et les infrastructures de science ouverte peuvent réduire ou, au contraire, reproduire certaines inégalités scientifiques.

Terrains d’enquête

Une première phase a été réalisée à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal, auprès de doctorant.es en sciences sociales et environnementales. Elle a permis de constituer le premier volet du jeu de données DWISE — Doctoral Work and Inequalities in Scientific Ecosystems (Faye et al. 2026) .

L’enquête est désormais étendue à l’Université d’Antananarivo, à Madagascar, également auprès de doctorant.es en sciences sociales et environnementales. Cette nouvelle phase permettra de développer progressivement une analyse comparative des conditions de production scientifique au Sénégal et à Madagascar.

Dimensions étudiées

Le questionnaire porte principalement sur :

  1. les financements et les conditions matérielles de réalisation de la thèse ;
  2. l’accès aux espaces de travail, aux équipements et aux ressources documentaires ;
  3. les formes d’encadrement et d’intégration dans les réseaux scientifiques ;
  4. les pratiques, les connaissances et les infrastructures liées à la science ouverte ;
  5. les caractéristiques sociales et académiques des parcours doctoraux.

Portée de la recherche

À terme, cette démarche doit contribuer à construire une grille d’analyse comparative des environnements doctoraux et à nourrir les réflexions sur les politiques de formation, les conditions de travail scientifique et les formes de coopération académique entre les Nords et les Suds, mais également entre les Suds.

Objet de la recherche

En complément des enquêtes sur les conditions de réalisation du doctorat, cette étude analyse les thèses d’économie soutenues en France par des docteur.es ayant suivi une partie de leur formation universitaire en Afrique.

L’objectif est de déterminer si ces trajectoires académiques sont associées à des spécialisations thématiques particulières et d’interroger ainsi une possible division internationale du travail scientifique.

Les docteur.es issu.es de trajectoires africaines investissent-ils et elles les mêmes objets que les autres économistes, ou sont-ils et elles davantage orienté·es vers certains sujets, terrains ou domaines d’expertise ?

Données mobilisées

Cette recherche s’appuie sur le jeu de données Becoming Economists de Delcey and Goutsmedt (2025), qui recense les thèses d’économie soutenues en France entre 1900 et 2023.

Les informations disponibles sur les thèses soutenues au sein des universités africaines étant encore trop fragmentaires et inégalement accessibles pour conduire une analyse comparable, ce premier travail porte sur les docteur.es ayant réalisé leur thèse en France.

Prolongements

Cette analyse constitue une première étape dans l’étude de la construction des capacités scientifiques à partir des trajectoires de formation et des connaissances effectivement produites.

Elle pourra être prolongée par :

  • une comparaison avec les trajectoires de docteur.es formé.es dans d’autres systèmes universitaires, notamment au Royaume-Uni ;
  • une analyse des parcours avant et après la thèse ;
  • l’étude conjointe des formations, des mobilités, des objets de recherche et des trajectoires professionnelles.

Problématique

La production scientifique mondiale demeure structurée par des inégalités de ressources, de reconnaissance et de capacité à définir les agendas de recherche (Xie 2014; Wagner 2008; Losego and Arvanitis 2008).

Dans les collaborations internationales, ces asymétries peuvent se traduire par une répartition différenciée des tâches entre conceptualisation, production des données, analyse et rédaction (Miao et al. 2024; Ralfs et al. 2026; Shinn, Vellard, and Waast 2010; Keim 2010). Elles rejoignent également les réflexions sur l’extraversion scientifique et la « science hélicoptère » (Odeny and Bosurgi 2022; Hountondji 2009).

Une approche par les tâches

Dans une perspective d’économie politique du chiffre, cette recherche s’intéresse aux activités concrètes qui rendent possible la production des données scientifiques et à la manière dont celles-ci sont organisées, réparties et reconnues.

Elle adopte une approche par les tâches afin de suivre la chaîne de production du chiffre, du travail de terrain jusqu’à sa transformation en publications, sans limiter l’analyse aux seules signatures visibles dans les articles.

Madagascar comme terrain d’observation

Madagascar constitue un terrain d’observation privilégié. De nombreux projets de recherche et de développement y sont conduits par des acteurs institutionnels variés, tandis que la participation aux enquêtes de terrain représente une source importante de financement et d’activité pour les chercheur.euses et les doctorant.es.

L’étude doit permettre de mieux comprendre la place de ce travail empirique dans les collaborations scientifiques et les conditions de sa conversion en compétences, en visibilité et en reconnaissance académique.

Méthode et valorisation

Le projet associera :

  • une enquête auprès des personnes impliquées dans la production des données ;
  • des entretiens approfondis portant sur leurs expériences du terrain et du travail scientifique ;
  • une analyse de la répartition des tâches, des responsabilités et des formes de reconnaissance.

En complément de la valorisation académique, les récits et les situations documentés alimenteront la création d’une bande dessinée destinée à rendre visibles, de manière incarnée, les pratiques, les tensions et les hiérarchies qui traversent la production des données.

Approche méso : trajectoires et capacités institutionnelles

L’approche méso étudie la construction des capacités scientifiques à l’échelle des organisations. Elle considère les universités comme des lieux d’accumulation de ressources, de compétences, de collaborations et de capital scientifique.

Question centrale

Les universités jouent un rôle central dans la production et l’accumulation des connaissances, mais elles évoluent dans un espace scientifique mondial marqué par de fortes inégalités de ressources, d’infrastructures, de capital scientifique et d’accès aux réseaux académiques (Ralfs et al. 2026).

Ces asymétries contribuent à une division internationale du travail scientifique dans laquelle les institutions des Suds occupent souvent des positions périphériques (Shinn, Vellard, and Waast 2010; Keim 2010).

CREONS interroge ainsi l’existence de mécanismes cumulatifs de dépendance et de verrouillage, proches des trappes à pauvreté étudiées en économie du développement (Karlan, Raswan, and Udry 2026; Balboni et al. 2022; Azariadis and Stachurski 2005; Bowles, Durlauf, and Hoff 2011).

Une faible production ou visibilité initiale peut-elle limiter durablement l’accès d’une université aux ressources, aux collaborations scientifiques et aux possibilités de publication ?

Données

Le projet s’appuie sur plus de 33 000 observations, couvrant environ 1 600 établissements africains sur près de vingt ans.

Il combine :

  • des données bibliométriques issues d’OpenAlex ;
  • des informations sur les caractéristiques institutionnelles des établissements ;
  • des indicateurs relatifs à leur environnement économique et scientifique ;
  • des données sur les réseaux de collaboration.

Le choix d’OpenAlex vise à mieux couvrir les productions africaines, généralement moins bien représentées dans Web of Science et Scopus, tout en tenant compte des limites propres aux bases bibliométriques internationales (Alonso-Alvarez and Eck 2024; Tijssen 2007; Hountondji 2009).

Analyses

Les analyses portent notamment sur :

  • les trajectoires de production scientifique ;
  • les trajectoires de visibilité et de citation ;
  • la formation et l’évolution des réseaux de collaboration ;
  • l’accumulation ou la perte de capacités scientifiques ;
  • la capacité de programmes tels que les Centres africains d’excellence à infléchir les trajectoires institutionnelles (Cerdeira, Mesquita, and Vieira 2023).

Cette recherche analyse ainsi la capacité des organisations scientifiques à accumuler et stabiliser des ressources, à développer leur production et à s’insérer durablement dans les réseaux scientifiques.

Perspective macro : vers une analyse des systèmes scientifiques

À ce stade, CREONS ne développe pas encore une étude macro autonome. Les indicateurs nationaux ou macroéconomiques mobilisés dans l’analyse des trajectoires institutionnelles servent principalement à caractériser l’environnement dans lequel évoluent les universités.

Une future approche macro pourrait porter plus directement sur :

  • les systèmes nationaux de financement de la recherche ;
  • les investissements publics dans l’enseignement supérieur et la science ;
  • la distribution territoriale des infrastructures scientifiques ;
  • les politiques nationales de formation et de recrutement ;
  • les mobilités scientifiques internationales ;
  • les relations entre capacités nationales, dépendances extérieures et production scientifique ;
  • la position des pays dans les réseaux mondiaux de collaboration et de circulation des connaissances.

References

Alonso-Alvarez, Patricia, and Nees Jan van Eck. 2024. “Coverage and Metadata Completeness and Accuracy of African Research Publications in OpenAlex: A Comparative Analysis.” https://doi.org/10.48550/ARXIV.2409.01120.
Azariadis, Costas, and John Stachurski. 2005. “Poverty Traps.” In Handbook of Economic Growth, edited by Philippe Aghion and Steven Durlauf, 1st ed. Vol. 1, Part A. Elsevier. https://EconPapers.repec.org/RePEc:eee:grochp:1-05.
Balboni, Clare, Oriana Bandiera, Robin Burgess, Maitreesh Ghatak, and Anton Heil. 2022. “Why Do People Stay Poor?” The Quarterly Journal of Economics 137 (2): 785–844. https://doi.org/10.1093/qje/qjab045.
Bowles, Samuel, Steven N. Durlauf, and Karla Hoff. 2011. Poverty Traps. Princeton University Press.
Cerdeira, Jorge, João Mesquita, and Elizabeth S. Vieira. 2023. “International Research Collaboration: Is Africa Different? A Cross-Country Panel Data Analysis.” Scientometrics 128 (4): 2145–74. https://doi.org/10.1007/s11192-023-04659-9.
Delcey, Thomas, and Aurélien Goutsmedt. 2025. “Becoming an Economist: A Database of French Economics PhDs.” Zenodo. https://doi.org/10.5281/ZENODO.15270248.
Faye, Daouda Baldé, Éphigénie Mackane Madioune, Mouhamadou Mansour Nguirane, Ravaka Ambinintsoa Randrianandrasana, Alexandre Mathieu, Loïc Pian, Yanis Rihi, and Soraya Santini. 2026. “DWISE - Doctoral Work and Inequalities in Scientific Ecosystems.” DataSuds. https://doi.org/10.23708/ZRDYJU.
Hountondji, Paulin J. 2009. “Knowledge of Africa, Knowledge by Africans: Two Perspectives on African Studies.” Rccsar, no. 1. https://doi.org/10.4000/rccsar.174.
Karlan, Dean, Amol Singh Raswan, and Christopher Udry. 2026. “The Sisyphean Pursuit of Evidence for Poverty Traps.” Cambridge, MA. https://doi.org/10.3386/w35253.
Keim, Wiebke. 2010. “Analyse Des Invitations de Chercheurs Étrangers Par lEHESS: Compétences Reconnues Et Clivages Nord-Sud.” Cres, no. 9: 3352. https://doi.org/10.4000/cres.346.
Losego, Philippe, and Rigas Arvanitis. 2008. “La Science Dans Les Pays Non Hégémoniques.” Revue d’anthropologie Des Connaissances 2 (3). https://doi.org/10.3917/rac.005.0334.
Miao, Lili, Vincent Larivière, Byungkyu Lee, Yong-Yeol Ahn, and Cassidy R. Sugimoto. 2024. “Persistent Hierarchy in Contemporary International Collaboration.” https://doi.org/10.48550/ARXIV.2410.13020.
Odeny, Beryne, and Raffaella Bosurgi. 2022. “Time to End Parachute Science.” PLOS Medicine 19 (9): e1004099. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.1004099.
Ralfs, Annika, Vinicius Muraro, Alysson Mazoni, and Pauline Mattsson. 2026. “Bridging the Divide? Labor Division and Researcher Mobility in International Collaboration.” Quantitative Science Studies 7: 99–118. https://doi.org/10.1162/QSS.a.402.
Shinn, Terry, Dominique Vellard, and Roland Waast. 2010. “Introduction : La Recherche Au Nord Et Au Sud : Coopérations Et Division Du Travail.” Cres, no. 9: 731. https://doi.org/10.4000/cres.342.
Tijssen, Robert J. W. 2007. “Africas Contribution to the Worldwide Research Literature: New Analytical Perspectives, Trends, and Performance Indicators.” Scientometrics 71 (2): 303327. https://doi.org/10.1007/s11192-007-1658-3.
Wagner, Caroline S. 2008. The New Invisible College: Science for Development. Washington, D.C: Brookings institution press.
Xie, Yu. 2014. Undemocracy: Inequalities in Science.” Science 344 (6186): 809–10. https://doi.org/10.1126/science.1252743.